ENTRETIEN : L'histoire de Luzenac, refusé aux portes de la Ligue 2, par son manager général

Mis à jour : 13 févr. 2019

INTERVIEW - C'est l'une des histoires qui a le plus secoué le football français au 21e siècle. Pourtant, elle n'est toujours pas totalement connue du grand public. J'ai pu m'entretenir avec Arno Coustié, dirigeant d'un club qui a retrouvé une structure exclusivement amateur et qui se bat toujours, cinq ans plus tard, pour se faire entendre.


Le 18 avril 2014, Luzenac Ariège Pyrénées entraîné par Christophe Pélissier reçoit l'US Boulogne pour le compte de la 29e journée de National. Au Stade du Courbet, le modeste club ariégeois qui a toujours connu les divisions amateurs peut assurer sa montée en Ligue 2 en cas de succès. Après une superbe saison, le LAP s'apprête à découvrir le monde professionnel. Grâce à un but d'Idriss Ech-Chergui à la 72e minute, le LAP s'impose (1-0) face aux Nordistes assure sa promotion à cinq journées de la saison. Les rouge & bleu finiront alors la saison à la deuxième place du classement, juste derrière l'US Orléans. Une première dans l'histoire du club. Mais le rêve d'un club est brisé quelques semaines plus tard.

"Tout était faux. On avait le stade, l'argent, le budget"

Comme toutes les équipes qui évoluent en Ligue 1 et en Ligue 2, Luzenac doit passer l'épreuve du gendarme financier du football professionnel, la DNCG, pour valider son accession à la deuxième division. Après un premier passage non concluant, le club présente des garanties suffisantes le 5 août. "Au départ, on nous dit qu'il faut confirmer le bilan prévisionnel et donner des garanties. Mais le 5 août, tout est ok. Alors on signe tous les contrats professionnels, celui de Régis Gurtner notamment", explique Arno Coustié, dirigeant du club. Sauf que les difficultés ne font en fait que commencer pour les dirigeants ariégeois. A la recherche d'un stade répondant aux normes du football professionnel, Luzenac se rapproche du Stade Toulousain pour l'occupation du stade Ernest-Wallon.


Cependant, le stade doit s'équiper de la surveillance vidéo pour que l'utilisation du stade soit validée. "On a fait un projet d'installation de la surveillance vidéo, validé par la commission d'organisation des stades. La dernière raison qui nous est donnée est que le que l'on n'a pas un « conforme aux installations sportives ». C'était faux, le stade accueille des matchs de rugby", raconte Arno Coustié avant d'ajouter "Et là, nous sommes le 28 août et le président de la LFP nous écrit". En effet, Frédéric Thiriez, alors président de la Ligue de Football Professionnel, s'occupe en personne du dossier Luzenac. Celui qui a dirigé dans la LFP pendant près de 15 ans s'adresse en effet une nouvelle fois au LAP. "Le championnat avait commencé et on avait deux journées de retard sur les autres clubs. Le président de la Ligue nous annonce qu'il ne fera pas un championnat à 21 clubs" , explique le dirigeants luzenacois depuis 27 ans.



Stade Paul Fédou
"On ne voulait pas d'un petit club comme Luzenac"

Finalement, le Luzenac AP ne verra jamais la Ligue 2. Et pour Arno Coustié, cela ne fait aucun doute : on ne voulait pas voir Luzenac dans le monde professionnel à l'époque. La Ligue aurait donc tout fait pour empêcher ce 'petit club' de découvrir le monde professionnel alors qu'il n'avait encore jamais évolué à ce niveau. "On va être clair. C'était juste une question de ne pas laisser un club comme le notre, avec des installations particulières, monter en Ligue 2", avance le dirigeant de 50 ans avant d'ajouter "je pense qu'il y a eu deux poids deux mesures. A l'époque c'est Châteauroux, dont le président est Michel Denisot, qui est repêché. Cela faisait leur affaire". En effet, c'est la Berrichonne qui avait terminé 18e de Ligue 2 et qui aurait dû être reléguée en National. Arno Coustié va même plus loin dans son explication. Selon lui, d'autres clubs n'auraient pas bénéficié du même traitement de faveur que son club. "Le Gazélec Ajaccio a été autorisé à jouer alors qu'il n'avait pas un stade aux normes. Mais c'est la Corse, on n'y touche pas.", me dit-il.


Selon lui et les avocats qui défendent le LAP, d'autres clubs auraient donc joué en Ligue 2 alors qu'ils n'avaient même pas le budget ou les installations de Luzenac.

"Nous avions raison en droit"

Aujourd'hui, Luzenac s'attend encore à récupérer des indemnités importantes. En effet, le club a dû se séparer de tous ses joueurs en 2014 et aurait dû récupérer des sommes importantes de droits TV. "Nos joueurs sont tous partis librement alors que pour nous, ils avaient une valeur. D'autre part, on avait obtenu le statut pro, on l'avait payé. Mais on n'avait plus de joueurs donc aucune raison de le garder". En septembre, le tribunal de première instance a jugé que les dirigeants luzenacois avaient "raison en droit", même s'il se déclare incompétent à juger la somme demandée par le club qui s'élève à 4 millions d'euros auprès de la Ligue. Le club demande notamment 2 millions d'euros de droits télés auxquels il avait droit. "Le tribunal administratif nous a donnés raison car, effectivement, il y a eu une faute de la Ligue de football. En revanche, il se déclare incompétent à juger du préjudice. On fait donc appel au tribunal de Bordeaux où on aura un peu plus. Puis on fera appel en cassation", explique un Arno Coustié très confiant. Car pour lui c'est évident, Luzenac aura gain de cause : "on sait qu'on va gagner. La question est de savoir combien on va toucher".

Joie des Luzenacois après la montée

"Aujourd'hui, c'est terminé. on n'y croit plus"

Si Arno Coustié est confiant quant aux chances de son club d'être indemnisé à hauteur de ses espérances, il l'est moins sur l'avenir du club. "C'est fini, on ne remontera jamais en Ligue 2. On n'y croit plus, c'est impossible". Aujourd'hui en Régional 1, Luzenac a déjà connu 3 montées depuis son retour en DHR en 2014 et essaie de survivre avec 300 000 euros de budget. Le club ariégeois n'a reçu aucune aide de la Fédération Française de Football lors de sa descente aux enfers. Pour le manager général du club, "C'est lamentable. C'est nous qui payons tout avec les licences, les cotisations. C'est nous qui fournissons les joueurs et les arbitres. Pourtant, c'est nous qui payons tout". De plus, Arno Coustié regrette que la FFF ait invité les présidents de district à assister à la demi-finale puis la finale de la Coupe du Monde en Russie "Cela a coûté 2 millions d'euros. Je ne comprends pas pourquoi on n'invite pas les bénévoles ou les gens qui travaillent tous les jours avec des enfants. La président de district a déjà tout ce qu'il faut et en plus il va être salarié à partir de 2020".


En bonne position pour remonter en National 3 en fin de saison, le club a connu les dernières divisions du football français après son accession refusée. "Ce que les gens ne savent pas, c'est que notre équipe première n'est pas repartie. C'est notre équipe réserve qui est repartie de DHR", raconte Arno Coustié qui explique que l'équipe première a été "purement et simplement supprimée car elle n'était pas inscrite en National". Il est vrai qu'au mois de juillet, chaque club doit s'inscrire dans une division, ce qui explique que Luzenac, inscrit en Ligue 2, n'ait pas pu intégrer le championnat de National.

"On a eu des réunions hallucinantes avec Frédéric Thiriez

A l'époque, les dirigeants du club prennent la décision de ne pas trop communiquer sur le sujet. Ils espèrent obtenir gain de cause en faisant confiance à la justice tandis que du côté de la Ligue, le président Frédéric Thiriez traite le dossier en personne. "On a eu plusieurs réunions hallucinantes avec lui", me décrit Arno Coustié, qui se rend compte des difficultés qui attendent Luzenac lorsqu'il se présente au tribunal de Toulouse. "Frédéric Thiriez est un ancien avocat de Toulouse. Au tribunal, plusieurs avocats nous ont dit « vous ne gagnerez jamais, il connaît tout le monde ». On n'a pas gagné". Si Arno Coustié n'a plus aucun contact avec l'ancien président de la LFP, il explique que la nouvelle présidence, qui a provisionné 6 millions d'euros d'après lui, refuse pour le moment d'indemniser Luzenac. "Ils vont essayer de payer le plus tard possible. Concrètement, on va en appel à Bordeaux puis en cassation à Paris. Cela va prendre 5 ans et ça date de 2014. Au total, ils auront gagné 10 ans", assure-t-il.


Frédéric Thiriez au Parc des Princes - avril 2015 - madeinFOOT.com
"On demande que l'équipe soit réintégrée en Ligue 2"

5 ans après cette histoire, Luzenac se bat encore pour plusieurs causes. La première est sportive, avec la réintégration du club en deuxième division. "On ira jouer avec notre petite équipe de Régional 1. On prendra 15 buts tous les weekends mais on s'en fiche", affirme Arno Coustié. Le club se bat également pour se faire entendre par l'intermédiaire notamment de sa page Facebook qui compte désormais 12 000 abonnés dont 8 000 n'habitent pas en Ariège. Un soutien de poids pour Arno Coustié qui entretient des contacts avec de nombreux clubs à qui il compte faire passer un message. "La Ligue a fait passer un message clair à travers notre histoire. Celui qui dit que tout petit club ne pourra plus jamais monter à ce niveau-là. On n'arrête pas de se battre pour ce message". Et en Ariège, on en est presque à espérer un "deuxième cas Luzenac" pour le démontrer.

"En 1 mois, le château de cartes s'est effondré"

Du haut de ses 650 habitants, la ville de Luzenac a vu son rêve s'effondrer. Après la montée acquise sur le terrain, toute l'Ariège s'attendait à voir le club phare de la région découvrir le monde professionnel. Les joueurs ont été les premiers touchés, comme l'explique le dirigeant des rouge & bleu."Les joueurs se préparaient et ils ont appris qu'ils n'avaient plus d'avenir ici. Ils ont terriblement souffert car ils se tous beaucoup inquiété". A l'annonce de la décision de la LFP, les joueurs ont cherché à rebondir dans d'autres clubs afin de goûter au plus haut niveau. "C'est comme si le 31 août vous avez du travail et le 2 septembre vous en n'avez plus. On les a libérés pour qu'ils puissent signer dans les clubs alors qu'on avait une équipe du feu de dieu", regrette Arno Coustié qui garde contact avec les anciens de l'équipe. C'est notamment le cas de Christophe Pélissier, devenu entraîneur d'Amiens après son départ de Luzenac, qui reste très attaché au LAP. Les joueurs aussi sont restés attachés au club malgré que la fracture ait été violente. Pour ce qui est de leur parcours, nombreux sont ceux qui ont réussi au plus haut niveau. Khalid Boutaïb et Guy N'Gosso ont notamment découvert la Ligue 1 avec le Gazélec Ajaccio et Amiens alors qu'Ande Dona Ndoh fait les beaux jours des Chamois Niortais.


Christophe Pélissier, entraîneur de l'équipe première en 2014 - Luzenac AP

Je remercie Arno Coustié pour sa gentillesse et sa disponibilité.


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