Interview d'Alaeddine Yahia

Mis à jour : 1 déc. 2019

#INTERVIEW - J'ai rencontré Alaeddine Yahia, cette semaine, à Arras. Disponible et sympathique, l'ancien défenseur qui s'est retiré des terrains en 2018 a répondu sans détour à mes questions sur sa longue carrière. Un long entretien durant lequel on évoque ses années à Lens, son passage à Caen, ses souvenirs ou encore sa reconversion.


Tu avais confié en 2018 vouloir devenir agent de joueur. Où en es-tu ?


Je suis en train de passer une formation pour passer la licence d'agent de joueur. J'ai passé le premier examen, j'ai les réponses dans un mois. La première épreuve est sur tout ce qui est juridique. Cela faisait longtemps que j'avais pas fait d'études, presque une vingtaine d'années, alors il faut se remettre dedans. Au début c'est compliqué mais au fil du temps, on finit par y prendre goût. Pour passer la deuxième épreuve, il faut avoir la note de dix sur vingt. La deuxième épreuve, c'est du spécifique, c'est plus sur la réglementation et il faut avoir 14 sur 20 pour avoir la licence d'agent sportif.


A quel moment de ta carrière as-tu pensé à devenir agent ?


Franchement, j'ai envie de faire agent depuis 2005. Le déclic, c'est que mon agent, avec qui j'ai fini ma carrière, était le même agent que Karim Benzema. Quand je jouais à Saint-Etienne, Karim Benzema venait parfois voir des matchs à Geoffroy-Guichard. Et mon agent Karim Djaziri m'a dit "tu vois ce petit ? Il finira meilleur joueur français". Benzema n'était pas encore connu, il jouait en U17 ou en U18. La suite, pas besoin de faire de dessin. Pour moi, c'est le meilleur joueur français. Ce jour-là, je me suis dit que c'était bien d'avoir un œil sur ses propres joueurs et pouvoir gérer leur carrière. Elle m'est venue de là, cette vocation pour faire ce métier.


Que penses-tu pouvoir apporter de plus qu'un agent qui n'aurait pas été joueur professionnel ?


J'ai une carrière, un vécu et de l'expérience en tant que sportif de haut niveau. Pour moi, il faut l'avoir vécu de l'intérieur pour voir ce qu'est le monde professionnel parce que tout le monde pense que c'est le monde des bisounours mais il y a plein de choses complexes. Ce n'est pas facile et être joueur professionnel est un vrai métier. On ne peut pas aller à l'entraînement le matin et faire ce qu'on veut l'après-midi. Il y a une hygiène de vie à respecter avant, pendant et après l'entraînement.


Justement quand on a été professionnel pendant 17 ans, comment vit-on notre après-carrière ?


Franchement, ça fait du bien. C'est vrai qu'on se laisse aller. J'ai consacré vingt ans de ma vie au football si je compte les années de centre de formation. Je pense que mon corps a subi. La preuve, j'ai eu deux ligaments croisés. Quand j'ai arrêté ma carrière en mai 2018, il m'a fallu trois mois pour relâcher. Aujourd'hui, j'ai la chance de pouvoir faire du sport quand je le désire et à n'importe quel moment de la journée, sans oublier le jeudi où je joue avec les Anciens du Racing Club de Lens.


17 ans de carrière, c'est long. Comment as-tu fait pour durer aussi longtemps ?


Ce qui m'a poussé, c'est l'envie. J'aime trop le football. Je suis un passionné. Si je te dis que j'ai eu une hygiène de vie irréprochable, je suis un menteur. Ça a été un mal pour un bien de me faire les croisés. C'est vrai que tu prends un coup au moral, mais je suis content de les avoir eus car ça m'a ouvert les yeux sur ce qu'est être footballeur professionnel. S'étirer, mettre de la glace sur le corps, faire les bains de récupération... il ne faut rien négliger. Je ne vais pas te mentir, quand il fallait être à l'entraînement à 9h30 pour s'entraîner à 10h, je passais le vestiaire à 9h29. Mais avoir les ligaments croisés a changé mes habitudes et j'en suis content.


Tu es resté très attaché au RC Lens. Pourquoi avoir fait le choix de revenir vivre ici ?


Parce que c'est la région où je me sens le mieux. On ne va pas se mentir, il n'y a pas la mer et on n'a pas le soleil sur commande. Mais pour le bien-être de ma famille et de moi-même, c'est là où je me sens le mieux. De toutes les régions que j'ai faites, c'est ici que les gens sont les plus sincères et les plus vrais.


Comment juges-tu le début de saison du Racing ?


Il est top. Il est très bien. C'est vrai qu'il y a des matchs où je n'ai pas pris de plaisir, dont ce fameux match contre Châteauroux que j'avais été voir. Mais l'essentiel, c'est de prendre les trois points. D'ailleurs, Jean-Louis Leca l'avait dit : si on se fait chier toutes les semaines mais qu'on prend les trois points, ça fera le bonheur de tout le monde. Il avait raison. Nous, de l'extérieur, on aimerait voir du beau jeu mais ce qui te fera monter, c'est de gagner.

Toi qui as connu la montée avec Lens en 2014, sens-tu qu'il se passe un truc au niveau du club ?


Oui, je le sens. Je pense que cette année, c'est la bonne.


Par rapport à la saison dernière...


La saison dernière, ils partent de loin. Il ne faut pas oublier que quelques matchs avant la fin, ils perdent un match crucial contre Lorient. Là où tu te dis que les carottes sont cuites, il y a l'engouement des barrages. C'était magnifique, mais je me suis dit qu'ils partaient de trop loin pour battre Dijon. Dijon était frais, il n'avait que deux matchs à jouer alors que Lens en avait quatre en tout avec deux prolongations et ça a pesé à la fin.


Même si ta vocation pour être agent de joueur t'es venue rapidement, as-tu pensé à la possibilité d'un rôle au club ?


Si c'est pour servir le RC Lens dans un rôle de recrutement, de scouting, oui ça m'aurait bien botté. Pour être entraîneur, non car je n'ai pas la vocation à devenir entraîneur. C'est un métier très prenant et très dur. Tu prends tous les étages du football, être entraîneur est le plus compliqué. Tu as une pression constante. D'une semaine à l'autre, tu peux passer de dieu à zéro. Pour revenir à la question, c'est vrai que si Lens me proposait un jour quelque chose, ce serait à réfléchir. Mais pas en tant qu'entraîneur.


Jamais rien ne t'a été proposé par le club ?


Non, mais de toute façon les gens qui sont à la tête du RC Lens ne sont plus les mêmes. J'ai connu Gervais (Martel), le druide (Daniel Leclercq, ndlr) qui était à l'époque directeur sportif. De toute façon, ça me va très bien comme ça. Je n'attends rien de personne, je n'ai jamais proposé mes services et rien ne m'a jamais été proposé. Mais j'aimerais toujours le RC Lens.


Tu étais très apprécié des supporters à Lens. Comment qualifierais-tu ta relation avec le public ?


Je m'entends très bien avec les supporters. Je pense qu'ils aiment les mecs qui mouillent le maillot. De toute façon, que ce soit avec Lens ou une autre équipe, ma première idée sur un terrain était de me défoncer. J'ai aussi fait des choses mauvaises, j'ai loupé des matchs. Mais je me suis toujours donné à fond. Il y avait cette proximité avec le public, le fait aussi qu'on aime bien ce type de joueur dans la région, des guerriers, des besogneux. Je me range dans cette classe là.


Tu étais comme ça avant de venir ?


Oui, je suis comme ça depuis tout petit. Tu sais, quand tu as joué dans la cité et que la cage de but était entre un arbre et une veste, je pense que le sens du sacrifice, tu l'as. Si je montre mes tibias, il y en a des marques. Depuis tout petit, ça forge un caractère. Puis même, d'où je viens on apprend à se battre car on ne fait pas de cadeau dans la vie.


En 2014, tu fais partie de l'équipe-type de Ligue 2 et vous êtes promus en Ligue 1 avec Lens. Quel souvenir gardes-tu de cet été là ?


L'été 2014 ? Catastrophique. C'est mon pire souvenir de Lens. Il ne faut pas oublier que le 31 mars 2014, je me fais opérer des ligaments croisés. Je reviens et comme j'étais en fin de contrat, le club me fait re-signer. Sauf qu'étant donné que Mammadov n'avait pas apporté les garanties financières, j'étais considéré comme une nouvelle recrue et ne pouvais donc pas signer de contrat. J'étais prêt à jouer, je trépignais d'impatience mais Gervais me disait d'attendre, Antoine Kombouaré me disait d'attendre, Didier Roudet me disait d'attendre... Mais à un moment donné, j'avais fini ma rééducation et je ne pouvais plus attendre. C'est comme ça que j'ai signé à Caen. Et les faits ont montré que j'avais eu raison. Lens n'a pas pu recruter et moi j'ai pu refaire trois saisons en Ligue 1.


Est-ce ton plus grand regret, de devoir quitter Lens dans ces conditions ?


Je ne dirais pas regret mais ma plus grande déception. J'ai quitté le RC Lens contre ma volonté. Je l'ai quitté car je suis joueur et à un moment, j'ai envie de jouer au foot. La preuve, Alphonse Areola, Tisserand, Edgar Salli ou Ljuboja ont aussi dû partir. En plus, je pense qu'avec cette équipe, on se serait maintenus en Ligue 1 même en jouant à Amiens. Mais le malheur des uns a fait le bonheur des autres. J'ai réussi à trouver un club qui était Caen et je n'oublierai jamais que c'est le club qui m'a tendu la main.


A 32-33 ans, tu t'attendais à faire encore 3 saisons à un tel niveau en Ligue 1 ?


Tu sais, quand tu es dedans, tu ne penses pas à si tu vas faire encore deux ou trois saisons. Mais c'est vrai que quand tu me demandes en décembre 2014 si je vais refaire trois saisons en Ligue 1, je te dis non parce qu'on a 15 points à la trêve avec Caen. On est bons derniers et là, on fait une remontée extraordinaire.


Il y a cette remontée puis la deuxième saison, qui est encore plus belle...


Oui, on finit septièmes et je joue pratiquement tous les matchs. La saison d'après, je joue encore une trentaines de matchs et on se maintient lors du dernier match au Parc des Princes. Franchement, c'était une très belle aventure. En plus, ça m'a permis de rencontrer des mecs comme N'Golo Kanté, Thomas Lemar, Fodé Koïta que j'avais connu à Lens, Rémy Vercoutre, Julien Féret, Ben Youssef, Vincent Bessat, Andy Delort... C'était une vraie bande de potes, on s'est régalé.


Tu es resté en contact avec ces joueurs ?


Oui, on est restés en contact. Moi, j'ai le contact facile. Que le mec joue en Ligue 1, Ligue 2 ou D8, ça reste toujours le même mec. Je ne m'intéresse pas au joueur, je m'intéresse à l'homme. J'ai connu le regretté Emiliano Sala, qui était vraiment collé à moi dans le vestiaire. Dans ma déception du RC Lens, j'ai retrouvé du bonheur au Stade Malherbe.


Lors de ta deuxième saison à Caen, vous finissez 7e après avoir été 4e à la trêve. Y-a-t-il eu une déception en fin de saison ?


Oui mais si tu regardes bien le classement à l'époque, on est quatrièmes à la trêve mais il n'y a pas Marseille et Lyon, les grosses cylindrées ne sont pas encore là. Il ne faut jamais oublier d'où l'on vient. Septième au Stade Malherbe de Caen, c'est très bien. On avait un des plus petits budgets de Ligue 1 et tout le monde voulait l'Europa League mais jouer l'Europa League juste pour y participer et se retrouver en difficulté, ça ne sert à rien.


Dans ta carrière, tu as connu une expérience à l'étranger, à Southampton. Tu aurais aimé que cela se passe mieux ?


En fait, je signe à Southampton juste après les Jeux Olympiques 2004. Je sors d'une saison à Southampton et l'entraîneur me veut alors rejoindre la Premier League, tu ne réfléchis pas longtemps surtout que c'est une équipe qui me correspondait. J'arrive au club, l'entraîneur se fait virer. Première déception. Ils prennent l'entraîneur du centre qui ne me calcule pas. Ils le virent puis ils prennent Harry Redknapp qui compte un peu plus sur moi puisqu'il me prend sur le banc. Sauf qu'à ce moment, il me demande si j'ai un agent et me dit "signe avec mon ami et je te fais jouer". Mais je suis un homme de parole, tu ne m'achètes pas. Puis en janvier est venue l'idée de partir en prêt à Saint-Etienne alors je suis parti.


L'Angleterre, c'est un regret ?


Non, ce n'est même pas un regret. J'ai fait les bancs de Premier League, je suis allé à Anfield, à Everton, à City... C'est vrai que je n'ai pas joué mais franchement, j'ai fait des matchs en réserve et je me suis régalé ! Quand j'y étais, Southampton était le meilleur centre de formation en Angleterre. D'ailleurs c'est le Français Georges Prost qui était à la tête du centre. J'ai joué avec Walcott, j'ai connu Gareth Bale, Peter Crouch... En équipe réserve là-bas, tu ne joues que contre les clubs pros. Il y a plus de monde dans le stade, j'ai joué au St Mary's Stadium. C'était une belle expérience.


En équipe nationale, tu comptes une vingtaine de sélections avec la Tunisie avec qui tu as notamment remporté la CAN en 2004. C'est ton plus beau souvenir ?


Oui, ça fait partie de mes plus grands souvenirs mais le meilleur souvenir de foot que j'ai, c'est la dernière journée de la saison 2001-2002 où on se sauve à la dernière journée avec Guingamp. On bat Troyes sur un but de Carnot et on se maintient en Ligue 1. C'était une époque où la Ligue 1 se jouait à 18 clubs avec deux descentes et quatre montées.


La Coupe du Monde 2006 avec un match contre l'Espagne ?


C'était une belle expérience même si je pense que si on gagne le premier match, on se qualifie. J'ai de bons souvenirs avec la Tunisie, je ne renie pas mes origines. Je suis Français, d'origine tunisienne. D'ailleurs je pense que j'étais le seul né en France à parler aussi bien le Tunisien. J'y retourne souvent mais il y a eu quelques conflits d'intérêt... mais ça c'est l'Afrique.


Le fait que tu aies refusé des sélections prouve-t-il ton attachement à cette équipe ?


Je n'ai jamais eu de problème avec la Tunisie. J'ai eu un problème avec certains dirigeants. Je suis Tunisien à 100% comme je suis 100% Français. Personne ne me l'enlèvera. Je suis un patriote avec le peuple tunisien mais je ne suis pas patriote avec les vautours. Il y a certaines choses qui me plaisent pas. Mais de toute façon tu peux le voir avant chaque compétition. Il y a des embrouilles de prime, c'est toujours compliqué.


Penses-tu que le football africain soit reconnu à sa juste valeur ? Je pense à Sadio Mané par exemple qui n'est pas pressenti pour être Ballon d'Or.


Pour l'instant, les joueurs africains ne sont pas considérés à leur juste valeur. Moi, quand je vois que Sadio Mané n'est pas dans les trois meilleurs joueurs, il y a quelque chose qui m'interpelle. Un exemple, tu mets N'Golo Kanté avec l'équipe du Mali ce n'est pas le même N'Golo qu'avec l'Equipe de France. J'espère que les mentalités vont évoluer.


Tu as joué dans quelques clubs français importants (Saint-Etienne, Lens, Nancy). A quel moment as-tu ressenti le plus de fierté ?


Il n'y avait pas de fierté quand j'arrivais dans un club. Bien-sûr, tu es content quand tu signes à Lens ou à Saint-Etienne. Mais ma plus grande fierté, ça a été de débuter mon premier match en Ligue 1 avec Guingamp et de signer mon premier contrat professionnel. C'est ça, la première fierté, car c'est l'aboutissement d'un travail, d'un sacrifice... Je n'ai pas eu de jeunesse, je n'ai pas profité donc ma première fierté a été de signer pro.


Si je te demande de tirer un bilan de ta carrière, que dirais-tu ?


J'ai été 100% moi-même. J'ai fait une carrière à la bagarre, au courage même si j'aurais pu faire plus. Aujourd'hui, j'ai arrêté le foot et des fois je vais courir dix bornes, chose que je ne pouvais pas faire quand j'étais joueur. Je suis plus assidu.


Tu regrettes de ne pas l'avoir fait ?


Non, pas du tout. Pourquoi regretter ? Quand j'étais jeune, je n'aurais même pas imaginé faire cette carrière. C'est mon histoire, je suis content de ce que j'ai fait même si on est toujours tatillon en se disant qu'on aurait pu faire mieux.


La proximité que tu as avec les gens sur Twitter, c'est important pour toi ?


Je vais te dire un truc, je n'ai jamais eu de réseau social durant ma carrière. Je me suis dit tiens, je vais m'y mettre juste après ma carrière pour voir ce que c'est. Je sais que durant ma carrière, impulsif comme j'étais, ça aurait fait des dégâts. Après, ce n'est pas une proximité, je ne fais que répondre aux gens.

Je remercie Alaeddine pour sa gentillesse et pour le moment qu'il m'a accordé pour cette interview.


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