Interview d'Eric Barrère

#INTERVIEW - Il est l'une des voix de la Ligue 1 et de la Ligue 2. Commentateur sur BeIn Sports, Eric Barrère est chaque weekend dans les stades de France pour faire vivre les rencontres du multiplex. Sympathique et disponible, il évoque notamment ses souvenirs de sport et son club des Girondins de Bordeaux.


La première question est la plus évidente : pourquoi journaliste sportif ?


J'ai décidé très jeune d'être journaliste. J'avais une grande curiosité : je lisais beaucoup, j'aimais Tintin, je regardais des commentaires animaliers, je suivais des émissions à la télé... Et j'aimais bien écrire, raconter des histoires. J'étais bon en rédaction et en expression. A 10 ans, j'avais envie de voyager alors que je n'avais jamais voyagé de ma vie (rire). Je savais que c'était le métier de journaliste que je voulais exercer. Journaliste sportif, c'est venu plus tard.


Qu'est-ce qui vous a amené à vous orienter dans le sport ?


J'ai fait une école de journalisme et j'ai commencé à travailler dans des rédactions. Avant ça, parce que je voulais vraiment devenir journaliste, j'avais envoyé des courriers aux rubriques sports de journaux locaux. Je disais que j'avais 17 ans et que je voulais bien aller à tel endroit quand des équipes de handball, de volley-ball ou de basket d'autres régions venaient à Bordeaux. Je faisais des compte-rendus, des petites interviews et cela m'a permis d'avoir une approche avec le sport. Je suis sportif, j'aime le sport et j'ai longtemps fait du foot à un niveau correct. Et quand j'ai commencé à mettre un pied dans des rédactions, je me suis rendu compte que les domaines que j'avais explorés comme la rubrique culturelle ou judiciaire me plaisaient moins. Le sport, ce sont la joie, des émotions. Un jour, j'étais à la radio et il manquait quelqu'un pour commenter un match de rugby, qui n'était pas ma discipline phare. Cela s'est bien passé et de fil en aiguille je suis devenu commentateur sportif. J'étais déjà journaliste sportif, je faisais des reportages mais ce jour-là ça a basculé dans le commentaire radio.


Lorsqu'on est plutôt "foot", comment s'intéresse-t-on aux autres sports ?


Quand tu es sportif, tu es sportif. J'ai fait des sports collectifs comme tout le monde au lycée. Ensuite, j'ai fait du tennis, du tennis de table, du vélo, de la course à pied, là je suis un peu plus vieux alors je me mets à nager... J'aime bouger ! J'ai commencé par le foot et le rugby en radio et en presse écrite puis j'ai été embauché à Eurosport, une chaîne multisports où tu es obligé d'avoir une discipline forte et cinq disciplines à côté. J'ai commencé à m'intéresser au beach volley, à la luge, au skeleton... Tu t'intéresses à d'autres disciplines pour savoir comment ça marche. On sait comment fonctionnent le sport collectif ou un sport comme le tennis mais par exemple, la luge, c'est une course contre sois-même. J'ai toujours aimé ça. Etant petit, j'aurais aimé être un sportif professionnel mais je n'ai pas les qualités pour le faire donc je vie un peu ma passion par procuration.


Auriez-vous pu être un journaliste généraliste ?


Oui, j'ai essayé. La formation de journaliste sportif n'existait pas mais dans "journaliste sportif", il y a "journaliste". Tu fais les mêmes écoles, tu as la même carte de presse et on nous apprend les mêmes choses. On t'apprend à être journaliste et après tu as des affinités avec telle ou telle discipline donc certains se spécialisent. Personnellement, peut-être que la "police justice" m'aurait plu mais bon le sport, quelque part, était une solution de facilité parce que j'aimais ça et que j'étais pratiquant.


Vous avez travaillé dans différents médias sur différents supports. Avez-vous une préférence ?


Je trouve que le média le plus magique est la radio. Je trouve ça génial car tu n'as pas l'image donc l'émotion se transmet par ta voix, ton intonation et tu peux en faire partout. C'est le média qui m'a fait le plus kiffer. Tu vois, il n'y a pas d'artifice tu peux faire de la radio en étant mal rasé ou mal habillé. La télé, c'est autre chose parce que c'est ton image, mais c'est bien aussi. Lorsque j'étais à Radio France et en pige à Eurosport, la chose qui a fait basculer en faveur de la télé, c'est le salaire. On me proposait 11 000 francs à la radio et 19 000 francs à la télé. Il y avait un gros écart et j'ai choisi la télé. Mais je ne regrette pas, je m'éclate !


Aujourd'hui vous commentez les matchs du MultiLigue 1 notamment. On avait l'habitude du générique but de Canal+ et aujourd'hui il y a le "pouet-pouet d'Eric Barrère". C'est votre marque personnelle ?


Nooon. C'est un pouet-pouet de vélo et l'histoire est assez rocambolesque puisqu'il était sur le vélo de ma fille et il était cassé. Je devais lui en amener un autre, je l'ai mis dans mon sac et en fait il fonctionnait toujours. Je suis allé au stade avec et au moment d'un but je l'avais avec moi et ça a bien fait marrer Smaïl (Bouabdellah) et Elie (Baup). C'était rigolo et c'était une manière d'être un peu différent. C'est parti tout bêtement et ça a aussi fait marrer des personnes sur Twitter donc c'est resté comme ça même s'il y a aussi beaucoup de personnes que ça ennuie, perturbe ou agace. Mais ça fait partie de l'état d'esprit que l'on avait imaginé avec les équipes, c'est-à-dire du sérieux sans trop se prendre au sérieux. C'est plus rigolo qu'un signe distinctif parce que des fois je ré-écoute les commentaires et on ne l'entend pas vraiment. Mais maintenant, j'irai jusqu'au bout de la saison avec puisque après on n'aura plus le multi.


Vous évoquez Smaïl Bouabdellah, qui présente le MultiLigue 1. Quelle est votre relation avec lui ?


Smaïl, c'est le patron. On discute avec lui, on met en place l'avant-match et après on a libre court. On doit éviter de parler inutilement c'est-à-dire que s'il ne se passe rien, on doit rendre la main. On doit décrire une action de jeu, apporter une info ou une statistique si possible à chaque intervention tout en gardant le sourire, la passion, et être sérieux mais sans trop se prendre au sérieux. On veut que les gens aient le sourire quand ils nous regardent - et Smaïl en est le bon représentant - mais aussi qu'ils voient qu'on est capable de donner des infos tactiques et techniques. Ce n'est que du foot. Alors attention, quand on dit que ce n'est que du foot cela peut être pris dans les deux sens parce que le foot est un énorme business mais au final on ne sauve pas des vies alors on essaie d'apporter un peu de légèreté, de sourire. C'est important de sourire.


Dans le multi vous avez un rôle différent que si vous commentiez seul...


Dans le MultiLigue 2 c'est plus compliqué parce qu'on travaille pour deux chaînes en même temps : la chaîne Max sur laquelle on commente et le Multi. C'est un exercice qui n'est pas simple et en fait tu dois faire un choix. Tu ne peux pas être bon sur les deux supports parce qu'à un moment donné, tu quittes le Max pour aller sur le Multi donc c'est un peu décousu. On a pris le parti de laisser un peu le Max et d'être à fond sur le Multi.


Cela change-t-il votre approche du match ?


Non. C'est la même approche, le même sérieux. On est plus sur le Max et on vient ponctuellement sur le Multi sachant que sur le Multi Ligue 2, souvent, il y a plus de matchs donc on est plus nombreux et les interventions sont plus rares. Avec Samuel (Ollivier), c'est sérieux et convivial car c'est la sphère des gens qui s'intéressent à la Ligue 2 donc c'est plus intime aussi. J'ai fait beaucoup de multiplex en radio notamment à France Inter et France Info et on a essayé de retranscrire en télévision ce qui se faisait en radio à l'époque où ça partait d'un match à l'autre avec beaucoup de rythme. Il faut que la personne qui écoute se sente transportée parce que parfois les multiplex sont pourris car il n'y a pas beaucoup de buts et d'autres fois ça part dans tous les sens avec beaucoup de buts. Et ça c'est génial.

Eric, à droite, avec le maillot de Niort

Vous supportez les Girondins et vous aviez dit que cela s'entendait lorsque vous annonciez un but pour et contre Bordeaux. Comment rester neutre dans ce moments-là ?


C'est impossible. Pour moi, le commentateur sportif objectif et neutre n'existe pas. L'émotion passe par l'intonation et la voix. Evidemment, je suis très heureux quand Bordeaux marque. Mais quand Strasbourg marque, je suis content aussi. La personne qui me connaît sait que, quand je vais dire "Ohhhhh le but à Bordeaux !!", c'est que Bordeaux a marqué. Tandis que quand je dis "But à Bordeaux", on sait que c'est l'adversaire. Oui, dans un monde idéal le journaliste doit être neutre et objectif. Mais comme on est dans un exercice de passion et de spontanéité, c'est très difficile. Tu vois, quand je commente un match qui a totalement rien à voir - par exemple Nantes-Angers - je vais être content car j'ai un joli but à décrire et que je suis emporté par l'ambiance. Il y a des gens qui me disent que je suis pro-angevin, d'autres qui me disent que je suis pro-nantais... Les supporters sont versatiles, tu ne peux jamais faire plaisir à tout le monde. Quand tu as compris ça, tu essaies d'abord de te faire plaisir à toi.


Justement, vous allez souvent dans les mêmes stades pour commenter les mêmes équipes. S'attache-t-on à certains clubs ?


Oui, surtout quand tu es bien reçu. Tu vois, je vais souvent à Toulouse, Niort et Angers. A force, tu connais bien les joueurs mais surtout, par exemple à Niort, tu connais bien les bénévoles que je suis content de retrouver toutes les deux semaines. Quand tu es bien accueilli dans un stade, parce que tu fais correctement ton travail, tu es courtois et poli, tu crées évidemment des affinités. Mais ça n'empêche pas de dire par exemple que les Niortais ne jouent pas bien. Ce n'est pas être méchant, c'est être juste.


Pour revenir sur les Girondins, vous les avez vus gagner des titres et jouer l'Europe. Comment jugez-vous son état actuel ?


C'était un peu nébuleux... Là, King Street a officialisé le rachat de GACP. Je suis circonspect. M6 a été gestionnaire pendant quasiment vingt ans. Ils ont géré sans dépenser un euro de trop, sans faire de folie. Aujourd'hui, on a basculé dans un monde un peu plus mercantile où il faut faire du profit. Mais pour moi, si un club de foot veut faire du profit il faut quand même qu'il ait une équipe performante pour que le club vive bien. Tu ne peux pas fabriquer un belle voiture si son moteur est pourri. Si tu mets une belle Ferrarri avec un moteur de deux chevaux, ça ne va pas faire des étincelles...


Si vous sortez de votre rôle de journaliste, quel est votre sentiment sur ce grand club qui est plutôt devenu un club du milieu de tableau ?


Le sentiment, il est valable pour beaucoup de clubs comme Nantes, Saint-Etienne ou Marseille. A un moment donné, c'est l'argent le nerf de la guerre car il en faut pour pouvoir acheter des joueurs. A Bordeaux, ça végète un peu parce qu'on n'a jamais fait de folie depuis 15 ans. Malgré ça, M6 a quand même gagné la Coupe de France, la Coupe de la Ligue et le championnat. Depuis une dizaine d'années on a basculé dans le monde du nouveau football comme je l'appelle et aujourd'hui il faut voir si les dirigeants veulent faire des investissements massifs. C'est difficile pour plein de clubs mythiques comme Lens, Auxerre, Marseille, Bordeaux, Nantes... Il y a Paris et il y a les autres.


Aller à Lens, Auxerre ou encore Sochaux par exemple, ça manque quand on est commentateur ?


Oui car ce sont des clubs qui font partie de l'histoire du football français. Ça ne manque pas à proprement dit car ils sont remplacés numériquement par des clubs qui méritent d'être là. Mais j'aime bien aller à Lens car l'ambiance est fantastique, j'aimais bien aller à l'époque à Bonal car c'est un stade atypique au milieu des usines et Auxerre a un stade mythique aussi où on sent qu'il y a un passé. Et quand il y a un passé, il y a des histoires à raconter donc c'est bien.


Quel est votre plus grand souvenir dans le sport en tant que journaliste ?


En premier, je dirais le titre de champion de Bordeaux en 1999. Je commentais pour la radio du club et tout ce qui a suivi était fantastique : le retour à 4h du matin à Lescure avec 40 000 personnes qui attendaient les joueurs. C'était assez phénoménal. Le pilote avait survolé le stade et à 3h du matin tout était allumé, il y avait du monde partout. Il y a aussi Bordeaux-Milan en 1996 où on gagne 3-0. Je commentais aussi pour la radio et j'étais sur le bord de la touche. J'ai passé la seconde période assis sur le banc des Girondins, ce qui serait inimaginable aujourd'hui. Puis en troisième, les Jeux Olympiques d'Athènes que j'avais adorés. Je n'ai fait qu'une fois des JO mais les 15 jours que que j'avais passés là-bas étaient super.


Et en dehors de votre métier ?


En tant que spectateur, j'ai fait une finale de Ligue des Champions au Camp Nou en 1999. C'était la fameuse finale Manchester United-Bayern Munich où Sheringham et Solskjaer marquent en vingt secondes de temps. C'était un moment magnifique. J'étais neutre, même si j'étais plutôt supporter de Manchester, et j'avais eu les places par le Bayern donc j'étais dans le camp des supporters du Bayern. C'était impressionnait de voir les gens s'effondrer. Moi, j'ai contenu ma joie de voir United gagner mais j'étais dépité pour les mecs du Bayern. Mais c'était un moment surprenant.


Vous avez commenté de nombreux matchs, vu de nombreux joueurs cette année. Qu'est-ce qui vous a le plus marqué en 2019 ?


Qu'est-ce qui m'a le plus marqué... (il réfléchit) Ah ! J'ai fait mon premier match de hand à la télé en septembre et ça m'a vraiment marqué parce que qu'est ce que c'est difficile à commenter (rire). Il y a des buts dans tous les sens et ce premier match de hand m'a marqué. Le 6e Ballon d'Or de Messi m'a aussi marqué parce que c'est le joueur préféré de mon fils, même si je ne l'ai pas commenté. Sinon, la saison des Girondins en 2019, c'était n'importe quoi...


Avez-vous des objectifs ou des rêves pour votre carrière ?


Bien-sûr mais ces rêves, pour l'instant, sont inaccessibles. Commenter une finale de Coupe du Monde avec l'Equipe de France par exemple... Ça serait exceptionnel. Après, j'ai 50 ans tu sais donc je ne rêve plus trop (rire).


Peut-être une évolution, découvrir un autre rôle...


J'aime beaucoup ce que je fais. On est des privilégiés, on accompagne des gens qui regardent les matchs à la télé, on va dans des stades, on nous demande notre avis, on peut s'exprimer, on voyage... Franchement, c'est un vrai kiff de faire ce job. On est des privilégiés alors on en profite. On en profite. Je fais comme les joueurs de foot : je prends les matchs les uns après les autres.


Merci beaucoup à Eric pour sa gentillesse et le temps qu'il m'a accordé.

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